Un retour aux prémices de la construction, la solution écologique des immeubles de demain ? Les édifices en terre crue font leur retour dans les projets d’architecture contemporains et séduisent les acteurs du bâtiment pour de multiples raisons…

En plus de participer à la création d’un environnement sain et apaisant, la terre crue présente de nombreuses qualités environnementales. Pour comprendre les enjeux du développement de ce matériau, nous avons rencontré deux spécialistes du sujet : la briqueterie DeWulf ainsi que l’agence d’architecture Joly&Loiret, une agence parisienne spécialisée dans les matériaux naturels.

Entre tradition et progrès scientifiques

Il n’existe pas une unique “terre crue” : les compositions, les propriétés et les techniques sont extrêmement variées. En réalité, chaque région, en fonction de la composition de la terre et de sa teneur en argile, sable, graviers etc. a développé une technique propre : le pisé en Rhône-Alpes, le torchis en Normandie ou encore l’adobe dans les régions africaines comme le Mali. Chacune combine la terre à d’autres matériaux (principalement de la paille) dans des proportions diverses pour jouer avec ses propriétés et ainsi parvenir à un matériau solide et pérenne.

La terre est le plus vieux matériau du monde, utilisé bien avant la pierre. C’est aujourd’hui pour trouver de nouvelles solutions d’habitats respectueux de l’environnement, avec un impact énergétique et écologique limite, que les architectes reviennent à cette solution. Les progrès technologiques ayant permis une meilleure connaissance moléculaire de ce matériau,  les possibilités de construction en terre crue s’élargissent.  Depuis près de 40 ans, le laboratoire CRAterre, le plus important du monde spécialisé sur cette question, regroupe divers spécialistes pour mener des études sur la terre crue et la valoriser le mieux possible. Rattaché à l’école d’architecture de Grenoble, il pilote la chaire UNESCO “Architecture de terre, cultures constructives et développement durable” depuis presque 20 ans. L’enjeu est de sauvegarder les techniques de construction mais aussi de faire comprendre l’intérêt de ce matériau traditionnel qui a été dépassé par des techniques plus modernes mais moins respectueuses de l’environnement et fortement énergivores.

Le centre de recherche et d’expérimentation amàco collabore ainsi avec architectes, ingénieurs, artistes pour comprendre les matières brutes et plébisciter leurs usages. Les techniques évoluent et se modernisent : la briqueterie Dewulf  a ainsi testé le 1er Novembre une nouvelle technique de projection d’un enduit en torchis allégé composé de chènevotte de chanvre, un matériau dont la culture, nécessitant peu d’eau et de produits phytosanitaires, est particulièrement écologique. Sous forme de copeaux, la chènevotte de chanvre est isolante et imputrescible, elle forme ainsi un matériau particulièrement intéressant lorsqu’elle est associée sous forme d’enduit à de la terre. Un matériau traditionnel d’avenir”, nous assurent nos deux interlocuteurs.

Maisons traditionnelles normandes

Les bénéfices environnementaux

Pour se rapprocher de notre environnement, les architectes utilisent ce qu’il nous offre, car  construire avec ce qui se trouve juste sous nos pieds, c’est assurer des constructions en adéquation avec le territoire sur lequel elles se trouvent. Cette volonté de (re)mise en relation des habitants avec le territoire sur lequel ils vivent grâce à l’emploi de matériaux bruts répond dans un premier lieu à des considérations environnementales. Le principal avantage de la terre crue est sa disponibilité : il s’agit d’un matériau local qui nécessite des acheminements de très courtes distances, réduisant ainsi les émissions de CO2 et donc l’énergie grise due au transport. Les terres inertes, celles qu’on extrait pour les besoins de construction, sont souvent considérées comme un déchets (et représentent à ce titre un des déchets produits en plus grande quantité). Pourtant, elles sont une vraie mine de ressources, disponibles localement et facilement utilisables.

Ensuite, comme nous l’explique la Briqueterie DeWulf, c’est à plus de 1100°C qu’il faut chauffer la terre afin qu’elle cuise. 30% du coût énergétique des matériaux de construction provient de leur cuisson, représentant ainsi une énergie grise considérable. Utiliser la terre dans son état brut permet de faire l’économie de toute cette énergie, un avantage écologique inégalable si on la compare à des matériaux comme le béton ou le ciment (qui à lui seul est responsable de 7% des émissions planétaires de CO2). Totalement recyclable et biodégradable, elle ne sera jamais un déchet polluant lors de la destruction des bâtiments.

En plus de ces nombreuses qualités environnementales, la terre crue a des avantages du point de vue de la construction. Elle fait partie des 3 matériaux les plus performants en terme de régulation hygrométrique (c’est à dire de régulation de l’humidité) : elle réagit rapidement à des variations d’humidité et permet d’en absorber un trop plein, une qualité essentielle pour certaines constructions. Par exemple, pour les habitations traditionnelles à ossature bois comme on trouve en Normandie, la terre crue (utilisée dans ce cas sous forme de torchis) assure la préservation du bois en le protégeant de l’humidité. Elle garantit donc une bonne qualité intérieure de l’air et tout en jouant un rôle assainissant. Contrairement aux mousses isolantes, aux vernis ou au pvc, elle ne comporte aucun produit chimique et assure donc des constructions sans danger pour la santé des habitants.

Ces avantages quantitatifs s’associent à des vertus sensibles : ses nombreuses couleurs, ses différentes textures… Tout ça “procure aux usagers des émotions par le toucher, la vue, l’acoustique”, selon Jean-Paul Loiret.

Le rendu en intérieur est chaud et donne un aspect “cosy”

Le projet d’Ivry

Le projet de quartier d’habitation d’Ivry, intégralement conçu en terre crue par l’agence parisienne, a retenu notre attention par son ambition : il s’agit du premier projet mondial d’urbanisme de cette sorte. Avec la construction prévue de 4 nouvelles lignes du Grand Paris Express (projet urbain mené par la métropole parisienne), et la prolongation de deux lignes déjà existantes (les lignes 11 et 14),  ce sont plus de 200 km de souterrains qui vont être creusés, de quoi fournir la matière nécessaire à la construction du nouveau quartier. Cependant, il a fallu mener des analyses sur la qualité et la composition de la terre pour être sûr d’aboutir à un matériau de qualité qui réponde aux besoins des constructeurs.

 

L’ensemble du quartier a été pensé selon la méthode de la certification internationale du “cradle to cradle” (en français du berceau au berceau), qui considère le caractère cyclique et autonome de la vie naturelle comme le principe fondamental pour concevoir des espaces écologiques et éthiques. Les trois principes de base de ce mode de conception, à savoir l’utilisation de l’énergie solaire, la valorisation des déchets et la préservation de la biodiversité, ont ainsi guidé les architectes et porteurs de projet pour parvenir à un espace respectueux de l’environnement, qui constitue un cadre de vie quasi-autonome et agréable. Cela passe par exemple par la mise en place d’un système de recyclage des eaux grâce à des bassins d’épuration, de logements participatifs ou encore l’organisation d’espaces d’agriculture urbaine.

Outre l’ambition de construire dans le respect de l’environnement, le bien-être des futurs usagers de ce quartier sera au centre de la conception du projet, pensé sur tous les points comme un espace inclusif auquel les habitants peuvent prendre part, avec des fab lab par exemple. Les premiers bâtiments devraient “sortir de terre” d’ici 5 à 6 ans.

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