L’Union de l’énergie : ce grand chantier européen

Élu en novembre 2014, le président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker a posé dès le début de l’année 2015 les jalons d’une « Union de l’énergie ». Les objectifs principaux étant de limiter la dépendance au gaz russe, faire baisser les prix de l’énergie, réduire les émissions de gaz à effet de serre et surtout augmenter l’interconnexion électrique des Etats membres de l’Union Européenne. Permettre aux pays de s’échanger leur énergie représente une étape importante pour la construction de l’UE.

De quelle union parlons-nous ?

Les interconnexions entre les différents réseaux nationaux qui permettent donc les échanges d’électricité entre pays sont apparues en Europe occidentale dès le début du XXe siècle, encouragées par l’émergence de l’hydroélectricité. Elles ont connu un nouvel essor après la Seconde Guerre Mondiale puis tout au long de la construction européenne. Aujourd’hui, l’Europe est la zone mondiale la plus dense en matière de réseaux électriques : 310 000 km de lignes (7 fois le tour de la Terre).

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Environ 25 milliards d’euros d’investissements auront été engagés dans la période 2011-2015 et d’ici 2020 les opérateurs européens de réseaux auront renouvelé ou développé 42 100 km de lignes électriques. Dans l’immédiat, en 2014, dix pays (dont la France, l’Allemagne, les pays scandinaves) exportent plus de 10 % de l’électricité qu’ils produisent chaque année vers des pays voisins. De même, onze pays (dont la Grande-Bretagne et l’Italie) importent plus de 10 % de leur consommation annuelle. La France est le premier pays exportateur d’électricité en Europe.

Pourquoi une interconnexion électrique ?

  1. Venir en soutien d’un pays qui a un besoin ponctuel d’électricité

  2. Permettre les couplages de marchés électriques de différents pays pour aller vers des prix communs

  3. Mieux répondre à l’intermittence de l’éolien et du solaire en élargissant l’espace de leur utilisation

Le Danemark dispose de capacités d’interconnexion avec ses voisins qui sont égales à sa capacité installée. Cela lui permet de gérer sa très forte production éolienne (le tiers de son électricité totale). Lorsqu’il y a trop de vent par rapport à la demande d’électricité danoise, l’électricité éolienne est vendue à ses voisins (Norvège, Suède, Allemagne). En période de pointe de consommation, le Danemark importe de l’électricité.

À l’inverse, l’Espagne est une « péninsule électrique ». Elle produit beaucoup d’électricité solaire et éolienne, mais a du mal à évacuer les surplus vers le reste de l’Europe.  Depuis 2015, une liaison souterraine en courant continu sous les Pyrénées a permis de doubler le volume d’énergie électrique échangé entre la péninsule ibérique et le reste de l’Europe. L’investissement total s’est élevé à 700 millions d’euros.

Le saviez-vous ?

L’Union Européenne a fixé pour chaque pays un objectif de 10 % d’interconnexion de sa capacité de production installée d’ici 2020, de 15 % d’ici 2030. Selon la Commission, 22 États membres sont en bonne voie d’atteindre le premier palier ou l’ont déjà atteint, mais d’autres interconnexions sont encore nécessaires dans certaines régions, notamment en Europe du Sud et de l’Est.

L’Allemagne quant à elle a installé de fortes capacités éoliennes sur la mer Baltique alors que ses grands centres industriels sont au sud. Pour assurer le transport, l’Allemagne a besoin de créer 1 800 km de nouvelles lignes, mais elle est loin d’avoir atteint ces objectifs. Le résultat est que les flux d’électricité forcent souvent leur chemin à l’est et à l’ouest en passant par les pays limitrophes (République tchèque, Pologne, Pays-Bas), perturbant souvent leurs systèmes électriques.

Un projet réalisable ou utopique ?

Il est important de considérer les liens étroits qui existent entre énergie et géopolitique. Quelle attitude adopter vis-à-vis de la Russie ? « Fermeté mais main tendue », prônent les uns : autrement dit, obliger Gazprom à se conformer aux règles de l’UE sur le territoire européen, chercher d’autres fournisseurs, autoriser la constitution de centrales d’achat pour les pays de l’est de l’Europe, développer des sources d’énergie alternatives, mais en même temps continuer à envisager un partenariat énergétique de long terme avec la Russie. D’autres s’arrêtent aux premières mesures et refusent de parler de partenariat tant que la Russie n’aura pas évacué la Crimée.

L’Union Européenne importe 53 % de son énergie (tous secteurs). La crise ukrainienne de 2015 a illustré la fragilité de pays de l’est et du centre de l’Europe à l’égard du gaz russe où régulièrement l’approvisionnement était interrompu par la Russie, notamment pendant l’hiver. L’Europe vise donc à diversifier ses fournisseurs de gaz et à assurer une meilleure solidarité entre les pays en termes d’échanges et de stockage.

En matière d’électricité, le producteur d’un pays, dont l’électricité est temporairement peu chère, a la possibilité de l’offrir sur le marché d’un pays voisin. En 2014, 17 pays européens avaient ainsi couplé leurs marchés. L’objectif est que les prix baissent car les prix de l’électricité sont toujours plus bas sur les marchés de gros, mais restent hauts pour les consommateurs, en raison des subventions aux énergies renouvelables.

Les coûts engendrés par l’interconnexion électrique de deux pays sont cependant très élevés. Selon la Commission Européenne, il faut encore 40 milliards d’euros pour terminer l’objectif des 10 % d’interconnexion. Cela est dû aux difficultés techniques rencontrées (zones de montagne, milieu sous-marin), mais aussi à la réticence des populations qui ne veulent pas voir près de chez eux des lignes aériennes. La connexion enterrée entre la France et l’Espagne a pris 14 ans, avec un coût 7 fois supérieur aux prévisions initiales.

Renforcée par la déclaration commune de Lisbonne le 27 juillet 2018 sur les interconnexions en Europe du Sud-Ouest, une nouvelle interconnexion sous-marine passant par le Golfe de Gascogne reliera d’ici quelques années les réseaux électriques portugais, espagnol et français.

Une nécessité pour le développement des énergies renouvelables ?

L’initiative du Golfe de Gascogne s’inscrit dans la logique des objectifs de l’Union de l’Énergie et vise à la concrétiser. Le but affiché est en effet de fournir à tous « une énergie sûre, abordable et durable ». Jusqu’à présent, l’Espagne et le Portugal n’étaient que peu intégrés dans le marché européen de l’énergie : seulement 6% de leur réseau est interconnecté.

Pendant de longues années, les différents gouvernements espagnols et portugais se sont battus pour que la péninsule ibérique ne forme plus « l’îlot énergétique » de l’Europe. Même si des liaisons existent d’ores et déjà entre les états, le Projet Golfe de Gascogne constitue ainsi une première en termes de puissance partagée, de coopération régionale et un succès en ce qui concerne la solidarité énergétique. La mutualisation d’une partie de la production devrait également permettre une baisse des coûts, l’électricité la moins chère pouvant circuler d’un pays à l’autre.

D’après la Commission européenne, cette nouvelle ligne permettrait d’offrir de nouveaux débouchés à travers l’UE au secteur de l’énergie verte, produite en grande quantité en Espagne et au Portugal, et ainsi de renforcer la production des énergies renouvelables et leur part dans le mix énergétique européen. Le projet Golfe de Gascogne s’inscrit donc comme une infrastructure nécessaire dans la construction d’un marché intérieur de l’énergie décarboné.

Il est évident que l’Union de l’énergie constitue la prochaine étape de la construction de l’Union Européenne. Avoir un marché intérieur fort permet de moins subir les aléas extérieurs et de pouvoir favoriser le développement des énergies renouvelables, par définition intermittentes. Cependant des associations de protection de l’environnement, comme les Amis de la Terre ne sont pas convaincues par la construction de tels projets. Cette association considère ainsi que des investissements aussi importants devraient être en priorité dirigés vers les économies d’énergie, comme l’isolation des logements, ainsi que dans la recherche.